Notre histoire

« Un lien entre la France et l’Égypte »

À 23 ans, Abdelrahman Elnagar ouvre son premier salon de coiffure à Tours

Deux parcours partis d’Égypte, une même exigence du geste : celle d’un maître et de son apprenti, réunis rue Néricault-Destouches pour faire de la coiffure masculine un art de la transmission.

Abdelrahman Elnagar devant son salon de coiffure à Tours
© Photo NR, Bastien David

Arrivé d’Égypte à 14 ans sans parler français, il a surmonté bien des obstacles. Aujourd’hui, ce jeune coiffeur primé à plusieurs reprises concrétise son ambition en ouvrant sa propre enseigne, fruit d’une grande détermination.

Voilà qui s’appelle un destin. Depuis son arrivée à Paris le 28 novembre 2016, à l’âge 14 ans, sans parler un mot de français, Abdelrahman Elnagar a fait du chemin. Un parcours qui force l’admiration. Cet Égyptien s’est construit un chemin pour bâtir sa vie. Âgé de 23 ans, il ouvre son propre salon de coiffure masculin, en centre-ville de Tours, sans emprunter, grâce à ses économies. Il ne dépensait qu’un quart de ce qu’il gagnait comme apprenti. Son rêve prend aujourd’hui forme sous ses yeux.

Dans son salon, il proposera des prestations haut de gamme, notamment grâce à une caméra utilisée pour analyser le cuir chevelu puis conseiller un traitement. « Le salon portera mon nom car je le perçois comme un lien entre la France et l’Égypte », indique-t-il.

Chapitre I · 2016

Des débuts difficiles à Paris

Rien n’est laissé au hasard. Un peu comme dans la vie d’Abdelrahman. C’est lui qui a voulu quitter son pays natal car il voyait, même jeune, qu’aucun avenir ne l’y attendait. Il observait son oncle, médecin, qui ne pouvait exercer son métier dans une société verrouillée.

Il s’envole alors pour Paris, mais puisque son diplôme n’est pas reconnu, il travaille dans le bâtiment. Pendant ses trois premières semaines en France, Abdelrahman a vécu chez lui. « Mais je ne voulais pas représenter un poids. Le tribunal pour enfants m’a alors placé dans un foyer de passage, au Blanc-Mesnil, pour six mois. Les premiers mots entendus en français ont été les insultes. »

Chapitre II · 2020-2023

Meilleur apprenti de France en 2023

De Tours, il a été envoyé dans un autre foyer, La Passerelle, du groupe SOS, à Château-Renault. Une semaine était consacrée à l’apprentissage du français, la suivante à celle des mathématiques, domaine d’excellence d’Abdelrahman. Au bout de quatre ans, il lui a été demandé de trouver un apprentissage. « J’aurais voulu faire des études, mais je n’avais pas le choix pour ne pas être expulsé. » Il commence par la pâtisserie, de 5 h à 15 h. Mais le peu de relations humaines et l’amplitude horaire ne lui plaisent pas.

Les travaux au salon Elnagar avant l'ouverture
Les travaux sont en cours au salon Elnagar, avant l’ouverture le mardi 30 décembre 2025. © Photo NR, Bastien David

Au CFA de Joué-lès-Tours, il se pique de passion pour la coiffure et obtient son CAP. Doué, il finit 4e au championnat de France homme, en 2022, en Normandie. Au concours du meilleur apprenti de France, il obtient la médaille d’or départementale et régionale.

Grâce à Sandrine Nicole, sa patronne du salon Le Cactus, à Tours, une cagnotte en ligne lui permet de participer, à Nice, à un concours où il devient meilleur apprenti de France en 2023. « Pour moi, c’est un peu la médaille d’or du peuple. Sans cette aide, je n’aurais pas pu m’y rendre car cela m’aurait coûté environ 2.500 €, que je n’avais pas. »

Il passe ensuite son brevet professionnel puis obtient, après deux refus, la nationalité française. Ses papiers lui permettent de revenir, au bout de huit ans, voir sa famille à Gharbeya, un mois pendant l’été 2024. « C’était très dur. Sans le vouloir, j’étais froid avec mes parents car cette absence avait cassé beaucoup de choses dans notre relation. Je ne me sentais plus Égyptien. Mon petit frère voulait aussi venir en France, mais je préfère qu’il reste en Égypte, qu’il ne vive pas ce par quoi je suis passé. »

Dans son salon, Abdelrahman espère pouvoir prendre un apprenti qu’il connaît, Égyptien comme lui. À terme, il voudrait monter une franchise pour se consacrer à la formation pour les coupes masculines. Autre pari, devenir meilleur ouvrier de France. Avec sa volonté et son talent, nul doute qu’il y parviendra.

Chapitre III · Aujourd’hui

Une coupe pendant la vidéo

Comme souvent les coiffeurs, Abdelrahman aime faire parler les gens. Sur son compte Instagram, il tourne des vidéos dans lesquelles il fait raconter leur vie en 2 minutes à des connaissances ou des inconnus pendant qu’il leur coupe les cheveux.

@abdelrahman__elnagar →

La relève

Amr Elmansoury, Meilleur Apprenti de France 2026

Le nouveau collaborateur du salon, formé auprès d’Abdelrahman, décroche l’or national.

Amr Elmansoury et son mentor Abdelrahman Elnagar, médailles du concours Un des Meilleurs Apprentis de France
Amr porte ses médailles départementale et régionale. Son mentor, Abdelrahman Elnagar, porte la nationale. Amr recevra la sienne officiellement lors d’une grande cérémonie organisée au Théâtre du Châtelet au printemps 2027. © Photo NR, Valérie Pernette

Son talent de coiffeur est désormais reconnu au niveau national. Pourtant, Amr Elmansoury, arrivé en Indre-et-Loire d’Égypte mineur et non accompagné, a bien failli ne jamais pouvoir participer au concours à cause de sa situation administrative.

Une véritable consécration. Dimanche 28 juin 2026, Amr Elmansoury, 20 ans, est devenu Meilleur Apprenti de France en coiffure lors de la finale nationale organisée à Arras (Pas-de-Calais). Une année entière de travail, de doutes et de perfectionnement récompensée par la plus prestigieuse distinction de l’apprentissage français. Un parcours d’autant plus remarquable que le jeune coiffeur égyptien est arrivé en Indre-et-Loire en 2022, mineur non accompagné.

Chapitre I · 2022

Un départ d’Égypte, seul

Tout commence en Égypte. Avec l’accord de ses parents, Amr quitte son pays pour élargir ses perspectives d’avenir. Il rejoint la Libye, puis embarque vers les côtes italiennes. « Sur le bateau, on était près de 500 personnes. On ne pouvait pas bouger et on ne nous donnait qu’un petit morceau de fromage pour rester en vie », se souvient-il. Arrivé en Italie, il est pris en charge dans un refuge pour mineurs isolés.

Quelques jours plus tard, sa décision est prise : son destin se fera en France. Accueilli à Paris par une association, il est ensuite orienté vers Joué-lès-Tours. « J’ai dû m’adapter. Je suis arrivé tout seul, sans rien, sans valise et sans vêtement. La première chose, c’était de savoir parler français », confie-t-il. Il apprend la langue au lycée d’Arsonval, accompagné dans toutes ses démarches d’intégration par la Sauvegarde 37.

« En Égypte, je travaillais comme couturier dans une grande entreprise. En France, c’était très dur de trouver un apprentissage dans ce domaine, alors j’ai décidé de devenir coiffeur. C’était le bon choix : j’adore ce métier, c’est artistique et créatif. » Les débuts restent rudes : « Comme je ne parlais pas français, j’ai eu du mal à trouver un salon pour m’accueillir. Lors de mon premier stage, on m’a même dit que je ne serais jamais un bon coiffeur : ce jour-là, j’ai répondu que je deviendrais Maf. »

Chapitre II · 2023-2025

La rencontre qui change tout

Amr rejoint l’Académie de la coiffure et de l’esthétique du Centre-Val de Loire et se forme dans des salons de Montlouis-sur-Loire, Joué-lès-Tours et Amboise. Major de sa promotion au CAP, il rencontre en 2023 celui qui deviendra son mentor : « Mon éducateur m’a dit qu’il connaissait quelqu’un qui était coiffeur, meilleur apprenti de France et d’origine égyptienne. On a pris rendez-vous avec Abdelrahman et il m’a dit tout de suite que je pouvais réaliser mes rêves en France, que tout était possible. »

Il enchaîne les concours — Hair Artist Awards, Barber Artist Awards en 2025 — et s’arrête en demi-finale. « J’étais triste et pessimiste. C’est Abdelrahman qui m’a dit qu’on est tous passés par là et qu’il fallait travailler encore plus pour aller plus loin. » Abdelrahman Elnagar le prend alors comme apprenti dans son salon de la rue Néricault-Destouches, à Tours. Tous deux ont également bénéficié des conseils d’Angela Debourg, professeure qui accompagne les jeunes dans la voie artistique des concours.

« Il n’y a rien d’impossible. Il faut juste croire en soi ! »
Amr Elmansoury

Chapitre III · 2026

Une année de préparation, une note de 18/20

Amr redouble d’efforts : il passe des nuits entières à peaufiner ses techniques sur têtes malléables, sous la supervision d’Abdelrahman, qui lui transmet la méthode de son propre sacre en 2023. Les résultats suivent : médaille d’or départementale, puis régionale, et la qualification pour la finale nationale.

Deux semaines avant les épreuves, sa situation administrative le rattrape : son titre de séjour expire. « Ses papiers étaient en règle au printemps au moment des étapes départementales et régionales, mais ne l’étaient plus depuis mai », explique Alain Rozet, président des Meilleurs Ouvriers de France d’Indre-et-Loire. Avec l’Académie de la coiffure, le réseau des Mof se mobilise et sollicite le député Daniel Labaronne. « Une incroyable chaîne de solidarité et de soutien s’est actionnée », résume l’élu, qui alerte le directeur de cabinet de la préfecture. Pierre-Ange Savelli écrit alors aux organisateurs pour demander leur « bienveillance ».

Le jour J, Amr s’illustre sur les trois épreuves — coiffure artistique, chignon de mariage et coiffure homme — et décroche la note de 18/20, synonyme de médaille d’or nationale. « J’étais tellement content de ce résultat, et Abdel m’a dit qu’il était très fier. Mes parents aussi étaient ravis, ils sont avec moi depuis le début, même depuis l’Égypte. »

Le mercredi 1er juillet 2026, il est reçu par la préfecture et obtient le récépissé attestant du dépôt de sa demande de titre de séjour. « On m’a dit que je devrais avoir ma carte d’ici trois semaines à un mois. Finalement, le concours m’a beaucoup aidé. » Aujourd’hui en brevet professionnel et aux ciseaux du salon Elnagar, il poursuit deux nouveaux objectifs : la nationalité française — « Je veux devenir Français, la France m’a tant donné et je suis très reconnaissant » — et l’ouverture, un jour, de son propre salon.

La suite de l’histoire s’écrit chaque jour, rue Néricault-Destouches.

contact.salonelnagar@gmail.com